Cet ouvrage de 170 pages a été écrit après un tournage, un montage et une première projection publique d'un film,
D'ailleurs, Derrida
, le 14 décembre 1999. Le film, réalisé par Safaa Fathy et tourné en 1998-1999, sera à nouveau commenté par Derrida au cours d'une soirée organisée par l'INA le 25 juin 2002 (voir
ici). Il a été édité en 2000 aux Editions Montparnasse dans un DVD qui contient aussi deux documentaires :
Nom à la mer (tourné en 2004) et
De tout coeur.
p11 :
Contre-jour, par Jacques Derrida et Safaa Fathy.
p27 :
Tourner sous surveillance, par Safaa Fathy.
p71 :
Lettres sur un aveugle, Punctum Caecum, par Jacques Derrida. [Les lettres vont de A à Z; commentaire de mots en relation avec le film, présentés par ordre alphabétique].
p127 :
Tourner sur tous les fronts, par Safaa Fathy.
Le premier de ces quatre textes est écrit à deux voix et cosigné des deux noms - une étrangeté pour Jacques Derrida, et même peut-être un
hapax dont il cherche à s'excuser ou à se justifier. [Mais si le lecteur pense, pour ce qui le concerne, qu'une cosignature n'implique pas une mise en commun du texte, alors c'est à lui de choisir laquelle est la voix de qui - avec l'impression que l'essentiel de ce texte co-signé provient de J.D., et non pas de S.F., dont le style est tout différent quand elle parle en son nom propre]. Mais pour le reste, pas plus que le film, le texte n'est commun : chacun signe de son nom pour ce qu'il écrit.
Il n'y a dans ce livre qu'un seul texte signé par Jacques Derrida seul. S'il est intitulé
Lettres sur un aveugle, Punctum Caecum, c'est pour attirer l'attention sur ce qui est selon lui le
Punctum Caecum du film : lui-même. Il en est le thème, l'Acteur, mais aussi le trou noir, la tache aveugle qui ne peut pas être vue. La réalisation, le
montage et l'écriture du film, signés Safaa Fathy, ont pour résultat de l'effacer, lui, d'aveugler le spectateur et en même temps de faire de lui, Derrida, un aveugle qui ne veut pas voir le film. Ainsi l'aveugle de Tolède, ajouté au montage par la réasatrice, c'est lui-même, ou l'ellipse de lui-même, sujet majeur de ce texte supposé mineur. Autre sujet ou plutot autre thème : le cinéma, qui lui aussi se situe en un point aveugle, quasi-hypnotique : celui de la croyance, de
la foi en l'autre. Même quand on n'y croit pas, on y croit - et c'est ce qui inquiète Derrida concernant ce film. Comment sa parole improvisée à lui et l'écriture calculée de la réalisatrice peuvent-elles se croiser? En un autre lieu qui
excède le discours cinématographique, le lieu d'un idiome
intraduisible, singulier. Et si la composition particulière de ce film,
ce montage-là, pouvait contribuer à
sauver cet idiome? D'un côté, il est exclu que ce film
fasse autorité car, comme tous les autres films - fictions et/ou documentaires, c'est un
parjure, une trahison de ce qui doit rester
secret. Mais d'un autre côté, il y a dans ce film un surgissement, un
événement auquel Derrida n'aurait certainement pas cru au départ. Il a été pris par surprise par le talent de Safaa Fathy, sa capacité à inventer, à révéler, à
faire oeuvre.
Tout cela nous mène à une étrange constellation. Par l'
image, des éléments du passé - ou plus exactement des spectres liés au nom de Jacques Derrida - ont fait irruption. Comment sont-ils arrivés? Pas par l'acteur (comme il se nomme), ni même par la volonté calculatrice de la réalisatrice : par une
force de dissémination, un
surgissement poétique, qui sont aussi des puissances de mort et de destruction. Comme
Circonfession - ce texte qui sert de fil conducteur, le film tourne autour de la circoncision, cette
blessure qui scelle et descelle à la fois, qui n'est pas une métonymie parmi d'autres, mais
la métonymie des métonymies dont Derrida,
marrane égaré, a hérité.
Il n'y a pas d'autre vérité de l'archive que
celle dont le signataire témoigne (ce signataire qui peut se tromper, ou
trahir). Il n'y a pas d'autre critère d'évaluation d'une oeuvre que
ceux qu'elle produit elle-même, pas d'autres
concepts que ceux qui permettent de penser la contamination, pas d'autre philosophie que celle qui permet de
penser l'hétérogénéité, pas d'autre
pensée que celle qui vous excède, pas d'appel au juste qui ne révèle
quelque déséquilibre. Comment un film comme celui-ci,
hanté par la sublimation, pourrait-il échapper au statut de l'oeuvre :
arrêter cette différance qui le porte, justement, au statut d'oeuvre.